41F1Ak2BMrL__SL300Petite soeur, mon amour : L'histoire intime de Skyler Rampike - Joyce Carol Oates
Editions Philippe Rey
2010, 666 pages
24 €

Résumé

Petite soeur, mon amour, c'est l'histoire de la famille Rampike racontée par Skyler, le fils aîné. Cette famille se compose de Bix, le père, financier aux dents longues - au sens propre comme au figuré - et au charisme époustoufflant ; Betsey, la mère, blonde plantureuse et dépressive, arriviste forcenée ; Skyler, le fils aîné, qui tente désespérément de se faire aimer de ses deux bargeots de parents ; et enfin Bliss, née Edna Louise, petite patineuse prodige, qui mourra assassinée quelques jours avant son septième anniversaire dans la maison familiale. Mais par qui ?

Pour dresser le portrait de cette famille dysfonctionnelle, Joyce Carol s'est inspirée librement de l'histoire de JonBenet Ramsey, mini-miss de beauté, assassinée dans sa maison le soir de Noël 1996. Elle avait six ans. L'affaire n'a jamais été résolue. Joyce Carol Oates prend le parti, dans ce roman, d'en dénouer tous les fils.

Mon avis

Dévasteur. C'est le mot qui me vient à l'esprit après avoir refermé ce livre.

Un roman très dérangeant, d'abord parce qu'il s'inspire d'une histoire vécue. Je ne sais pas si tous les lecteurs ont eu envie, comme moi, de "googleliser" JonBennet Ramsey au cours de la lecture... Je l'ai fait - et j'ai honte - et ça m'a glacée de voir les photos de cette famille. S'ils sont tous - hormis Bliss - assez différents physiquement des personnages décrits dans le roman, leur image s'est mélangée au portrait mental que je me faisais d'eux pendant la lecture, au point de ne plus arriver à distinguer le vrai du faux. Bizarre promenade dans le "cyber-cloaque" comme le nomme si bien Skyler (Rampike, pas Ramsey - vous voyez comme on s'y perd ?), où les photos de la famille au temps du "bonheur" côtoient celles du corps de Bliss, étendu dans la cave, couvert d'une serviette éponge...

Comme je le disais dans le résumé, c'est Skyler qui prend la plume pour raconter l'histoire de sa petite soeur adorée/détestée - un Skyler dévasté par la tristesse et la culbalité (coupable de quoi ? on l'apprendra au fil des pages). Il y parle de sa soeur, forcément, tout tourne même autour de ça, mais il nous offre aussi une vue d'ensemble de la famille. Si évidemment, tout tourne autour du meurtre de Bliss, son frère remonte le temps jusqu'aux années où il était enfant unique dans la famille Rampike et dissèque les conséquences dramatiques de l'évènement sur sa santé mentale déjà fragilisée par un environnement instable. S'il allait déjà mal avant le meurtre de sa soeur - on a d'ailleurs l'impression qu'il n'a jamais été heureux, rongé qu'il était par le désir vain de se faire aimer par ses parents, terrorisé par l'idée fixe que quelque chose de mal allait arriver à sa famille -, son esprit semble s'être bloqué cette fameuse nuit, et les appels au secours de Bliss, dix ans après, résonnent encore dans son esprit.

Skyler expose les faits, en boucle, en désordre, les examine et les rééxamine encore, tente de faire lumière, grâce à son intelligence d'adulte, sur tout ce qui lui a échappé quand il était enfant. La construction est donc vraiment décousue, les notes de bas de page se multiplient. C'est très déroutant pour le lecteur, mais ça permet d'entrer profondément dans l'esprit malade du narrateur. Ce récit a pour Skyler valeur cathartique. C'est d'ailleurs un prêtre qui lui a conseillé de s'astreindre à le rédiger pour y voir plus clair. Mais il ne veut pas seulement avoir moins mal : il lui faut également découvrir la vérité. Voilà pourquoi il écrit : il sait que cette vérité est cachée au fond, tout au fond de lui-même. Que le lecteur ne désespère pas : l'annonce de cette vérité viendra finalement. Une vérité ignoble, même si elle n'est pas vraiment une surprise.

J'ai utilisé le mot "dévastateur" au début de mon avis. Dévastateur, parce que Petite soeur, mon amour parle de ce qui se passe derrière les portes fermées... Une famille idyllique, des parents beaux, riches, intelligents, et des enfants qui ressemblent à des anges - voilà pour la façade. Mais dans l'intimité, c'est, comme le dit si bien la quatrième de couverture, "l'horreur ordinaire". Le père absent, macho, fou de ses enfants et de sa femme mais méprisant, convaincu de sa supériorité, incapable de vivre sans séduire, et donc condamné à se sentir étouffé dans son foyer ; la mère bipolaire, tantôt étouffante, tantôt désespérément absente, même quand elle est là. Elle utilise à merveille le chantage affective, est la reine des petites phrases et des comportements destructeurs. Une mère au pouvoir dévastateur, prête à tout pour réussir, pour s'accomplir, même si elle doit pour ça écraser ses enfants.

A travers le portrait de cette famille se dessine une Amérique qui fait froid dans le dos. Une Amérique des banlieux aisées, où l'argent et les relations servent à colmater les fêlures, où l'on se bourre dès le plus jeune âge d'anti-dépresseurs, somnifères et autres régulateurs d'humeur. Une Amérique où l'on a tout, mais où rien ne suffit jamais à apaiser les blessures de l'âme.

Drôle de de monde, drôle de famille, dépeints dans ce roman diablement intelligent mais difficile à lire.