07 mars 2011
Interview de Sophie Dabat
Chose promise, chose due...
Je vous en avais parlé en octobre je crois (mieux vaut tard que jamais), voici enfin l'interview de Sophie Dabat. Je la remercie d'avoir un peu de son temps précieux pour ce qui devait être "deux-trois questions", et qui c'est transformé en "interview-fleuve". Et maintenant, la parole à Sophie :
Naolou : Bonjour Sophie ! Merci d'avoir accepté de répondre à mes questions. Peux-tu te présenter aux lecteurs du blog ?
Sophie Dabat : Ouille, ça commence dur ! Une présentation.
Heuuu...
Je m'apelle Sophie Dabat, j'ai 32 ans (re-ouille), les cheveux vaguement rougeâtres, 1m56 et un caractèrede cochon (je préfère dire un caractère affirmé, mais je crois que c'est la même chose).
Je suis architecte de formation, je travaille à mi-temps dans cette branche, et le reste du temps, je suis à mon compte comme lectrice et relectrice, et j'écris pendant le temps qu'il me reste (ou que j'arrive à prendre sur les activités annexes comme manger et dormir).
N : Qu'est-ce qui t'a amenée à l'écriture ?
SD : C'est mon chéri ! Un jour, il en a eu marre de m'entendre tout le temps parler de mes lectures, critiquer les scénarios, raconter ce que j'aurais fait à la place des auteurs, et il m'a dit : "Pourquoi tu n'écris pas tes propres histoires ?". Là-dessus, il est allé se doucher en me laissant réfléchir à la question. Quand il est sorti de la salle de bain, j'avais entamé l'écriture d'un roman (que je n'ai jamais fini), mais surtout, je n'ai jamais arrêté d'écrire depuis.
N : Pourquoi avoir choisi les genres de l'imaginaire ?
SD : Parce que c'est ce que j'aime lire ? Je crois que ça ne va pas chercher plus loin que ça. Et comme j'aime aussi le polar, je m'y suis un peu lancée, et comme j'aime les héroïnes, mes textes regorgent de femmes de caractère !
N : Donc, tu écris ce que tu apprécies en tant que lectrice ?
SD : Oui, j'écris ce que j'aime lire, même si je ne suis pas forcément capable d'écrire dans le style de certains auteurs que j'admire ! Je me suis d'ailleurs mise à lire des nouvelles à partir du jour où j'en ai écrit. Mais ça m'est arrivé de relire ce que j'avais écrit, et de me dégoûter toute seule. J'ai pas mal d'imagination, et les scènes gore m'évoquent des trucs vraiment horribles que je visualise très bien. Surtout les scènes gore avec des animaux. On me fait lire un truc où un chat souffre, et je fonds en larmes. Alors que j'en écris sans problème et même avec jubilation. Mais si je dois relire mon texte, il y aura des pleurs et après, je me précipite sur mes chats pour les asphyxier de câlins parce que j'ai trop peur qu'il leur arrive quelque chose. Ca me fait beaucoup moins d'effet avec les humains. J'ai peur que ça ne veuille dire beaucoup de choses sur mon amour de l'humanité !
N : Y a-t-il un écrivain en particulier qui t'a donné envie d'écrire ?
SD : Oui... Anne McCaffrey et Marion Zimmer Bradley. C'étaient mes deux amours d'adolescentes et je garde pour leurs séries beaucoup d'affection, je les relis toujours avec plaisir. Et sinon, mon premier fantasme d'écrivain, ça a été avec Roald Dahl ! J'aimais tellement ses livres pour enfants que j'avais essayé d'en faire un moi aussi (inutile de préciser que ça n'a jamais dépassé le stade du premier paragraphe).
Et David Eddings, aussi. J'allais oublier. J'ai découvert La Belgariade au collège, et cette aventure bourrée d'humour m'a totalement absorbée pendant des mois. Ca m'a donné envie de vivre ces histoires, puis d'en raconter. Avec ma meilleure amie, on imaginait qui on verrait comme acteurs si l'histoire était portée à l'écran. Il y avait Sean Connery pour faire Belgarath, River Phoenix pour Belgarion... On n'a jamais trouvé d'actrice avec la beauté et la prestance nécessaire pour incarner Polgara la sorcière.
N : Comment décrirais-tu ton univers littéraire ? Sur quels thèmes aimes-tu écrire ?
SD : Une amie m'a dit récemment qu'elle retrouvait souvent les mêmes thèmes dans ce que j'écris, et que c'était à ça qu'elle reconnaissait mes textes même sous pseudo. Alors, elle a repéré le thème de l'adolescence, de l'exclusion, de la différence, de la folie, de la lutte contre l'oppression, un personnage récurrent de grand-mère protectrice. Ca fait déjà beaucoup de thèmes et oui, je crois que je n'ai pour le moment rien écrit qui ne les contienne pas presque tous !
Quant à mon univers littéraire, je crois qu'il est comme moi : moitié mignon, moitié barjo, un peu effrayant et assez porté sur les extrêmes. Je pourrais même dire qu'il est lunatique et toujours prêt à s'envenimer. Après, ça peut s'exprimer différemment suivant les textes, certains sont plus horreur, d'autres plus féeriques et certains penchent carrément vers la fantasy, mais en général, ce sont des univers assez sombres, où les gens sont tourmentés et peuvent très vite plonger vers la folie.
N : Tu es l'auteur de plusieurs dizaines de nouvelles, d'un roman, d'un essai... Dans quelle forme te sens-tu le plus à l'aise ?
SD : J'hésite j'hésite... En fait, à part l'essai, je ne choisis pas réellement quelle forme va prendre un texte. Je suis très prolixe, donc chaque nouvelle a le potentiel de se transformer en pavé. Mais je crois que chaque forme a ses avantages et inconvénients, on ne raconte pas la même chose, de la même manière, suivant la taille que l'on veut donner au texte. Donc je réfléchis, je pense aux éléments que j'ai, au style que je veux donner, et quand je commence à écrire, ça s'oriente automatiquement vers du court ou du long. Avec parfois des surprises... Quant à l'essai, ça a été une course contre la montre et la difficulté a plus été de couper une bonne partie de ce que j'avais écrit que d'en écrire assez. Ca n'a pas été facile, il y a eu beaucoup de stress (par ma propre faute, d'ailleurs), mais je recommencerai avec plaisir !
N : Comment considères-tu l'écriture ? Un loisir, une passion, un besoin ?
SD : Les trois à la fois, c'est possible ? C'est un loisir, mais dont je ne pourrais pas me passer, et qui me passionne. C'est à la fois un exutoire et un délassement.
N : Es-tu superstitieuse par rapport à l'écriture ? Je veux dire, le syndrome de la page blanche, ou l'idée de ne pas réussir à rendre un manuscrit à temps, ce sont des choses qui t'angoissent ?
SD : Page blanche, c'est quoi ? Non, certains vont me maudire en lisant ça, mais je n'ai jamais eu ce problème. Récemment, j'ai échoué à rendre deux textes pour des appels à textes, mais c'était parce que, malgré les idées et l'envie, j'avais un autre projet d'écriture qui me tournait dans la tête et je n'arrivais pas à me concentrer sur autre chose. Donc j'ai fini par abandonner ces deux pauvres nouvelles à leur triste sort d'essais inaboutis pour me recentrer sur mon gros projet du moment et d'un seul coup, les signes se sont enchaînés ! Donc non, l'angoisse de la page blanche, pour moi, c'est plutôt l'angoisse de trouver le temps pour écrire au quotidien !
N : Tu es donc romancière, mais mon petit doigt me dit que tu es également chroniqueuse, correctrice pour les maisons d'éditions, traductrice à tes heures me semble-t-il... et aussi, j'oubliais, employée à mi-temps dans un cabinet d'architecte ! Comment trouves-tu le temps pour tout ça ?
SD : Rrrr.... zzzzz... rrrrr.... zzzz...
Désolée, je rattrape mon retard de sommeil.
Le temps ? Justement, je n'en trouve pas, alors je le prends là où je peux : les pauses déjeuner au bureau me servent à écrire, les samedi matin aussi, les soirées à la maison me permettent de faire mes chroniques, ma demi-heure de lecture au lit chaque soir se transforme souvent en heure, voire plus, de lecture... Et le reste du temps, j'ai un mi-temps d'architecte et un mi-temps de correctrice. Facile, non ?
N : Du coup, à quoi ressemblent tes journées ?
SD : J'essaie d'écrire à peu près 1/2 heure par jour. Mais ce n'est pas régulier, c'est plutôt plus que moins. Si je suis en plein milieu d'un chapitre et que je dois m'arrêter, je vais avoir beaucoup de mal donc dès que j'aurai un petit moment de livre, je m'y remettrai et tant pis pour les corvées ménagères ou le reste ! Et le lendemain, je rattraperai.
En fait, mes journées sont toujours assez aléatoires, je compte plutôt en semaine : le lundi, je suis à l'agence pour toute la journée et je rendre à la maison le soir pour corriger pendant une heure ou écrire. Le mardi, c'est à la maison, donc corrections, traductions, écriture (sans parler de peinture, cuisine, ménage, etc.), le mercredi, c'est le matin à l'agence, l'après-midi à mon compte. Le jeudi est comme le lundi, le vendredi comme le mardi. Et le week end... travaux de la maison (on est en train de rénover), courses, écriture de chroniques, popotte, promenade du chien, nettoyage de la litière des chats, nettoyage de la maison du lapin, écriture, lecture, coups de fil à la famille, sans oublier la sacro-sainte grasse matinée du dimanche matin... bref, la conclusion d'une semaine trépidante !
N : Quand tu commences une histoire, sais-tu précisément où tu vas mener tes personnages, comment tu vas conclure ton intrigue, ou bien les choses se mettent-elles d'elles-mêmes en place, au fur et à mesure ?
SD : Avant, quand j'écrivais une nouvelle, j'avais une idée (vague) de là où je voulais aller, ou je partais d'un thème, d'une image, et je me laissais porter. Puis quand j'ai commencé mon premier roman, je me suis aperçue que pour tenir sur la longueur, il fallait structurer, avoir un synopsis cohérent, et du coup , je me suis mise à faireça pour tout. Maintenant, je suis presque incapable d'écrire si je n'ai pas au moins un schéma des éléments importants de l'histoire.
N : Comment procèdes-tu pour la construction de tes personnages ? Tu leur dresses un profil bien précis avant de te lancer dans l'écriture ? Tu les laisses s'inventer au fur et à mesure ?
SD : Au début, ils sont assez flous, mais avec quelques traits bien définis, comme si c'étaient des personnes que j'avais croisées à une soirée et qui m'avaient marquée. Je ne les connais pas encore, mais je me fais une idée d'eux. Puis après quelques paragraphes où ils interviennent, leurs caractéristiques se précisent et au bout d'un moment, je me sens prête à dresser un portrait complet d'eux, avec tous les détails utiles (ou pas), leurs tics et petites manies, leur physique, bref, tous les éléments qui font d'eux des individus bien précis. Mais il arrive toujours qu'ils me surprennent, ça m'est encore arrivé cette semaine, un des personnages m'a échappé et je n'ai pas réussi à redresser la situation, je vais devoir gérer les conséquences de ses bêtises !
N : Ils sont donc doués d'une vie propre ?
SD : C'est ce que je disais au-dessus ! Même si je définis leurs personnalités, au bout d'un moment, ils finissent par avoir une vie propre et agissent de façon surprenante. Par exemple, un des personnages de Changelins me surprend par sa vulgarité. Je voulais qu'elle soit affirmée, forte en gueule, pratiquement imbuvable, même, mais les bordées de jurons, franchement, je ne les avais pas prévues ! Peut-être que je vais devoir la censurer un peu !
N : As-tu un faible pour un certain type de personnalité ? Préfères-tu partir de la réalité ou imaginer ?
SD : Je ne pars jamais de gens que je connais. Je peux emprunter des anecdotes que des amis m'ont racontées ou que j'ai vécues, je peux, pour rendre une scène, l'implanter dans un endroit réel et y mettre les gens que j'y avais vus... mais uniquement des inconnus. Par exemple, dans Changelins, plusieurs personnes habitant Rennes m'ont dit avoir reconnu un petit couple de maraîchers que l'on voir souvent sur le marché des Lices. C'est normal : c'est eux, parce que dans la réalité, ces gens sont très pittoresques et font partie de l'âme de l'endroit. Mais je ne les connais pas, je ne leur ai jamais acheté de légumes. Je peux juste décrire leurs sourires, leurs produits et le ressenti que j'ai d'eux à distance. Après, pour les personnages principaux, c'est vrai que parfois, je prends un trait de caractère de gens que je connais, ou une partie du physique. Mais uniquement un trait de caractère et pas deux, ou alors, que le physique mais pas le caractère qui va avec, et je change des éléments annexes. Pas plus, je fais un mélange avec différentes personnes qui me rappellent ce personnage. Je détesterais que quelqu'un vienne me voir pour me reprocher de lui avoir donné le personnage du salaud intégral de l'histoire, ou me dise "tiens, je ne pensais pas que tu me voyais comme ça".
N : As-tu l'impression d'utiliser ta propre vie comme matière romanesque ? Est-ce qu'il t'arrive de t'amuser à te cacher derrière certaines situations, certains personnages ?
SD : Oups, démasquée ! Je n'incarne pas mes personnages ni ne me cache derrière eux, par contre, beaucoup de situations viennent de mon vécu. Dans Changelins, le déménagement de Marseille à Rennes, l'impression de déracinement, les doutes sur la folie, l'incompréhension, le sentiment de n'avoir jamais été à sa place dans le système scolaire... tout cela fait partie de mon vécu. Cela m'aide à rendre les situations plus vivantes, je ne parle que de mon point de vue, mais au moins, je sais que je l'ai vécu, donc je risque moins de faire des incohérences.
Mais ce n'est pas de l'autobiographie, il ne faut pas abuser. Comme pour les personnages, je pars d'un élément connus et je l'applique à l'inconnu. C'est le propre du fantastique, en même temps : on greffe du surnaturel sur la trame du quotidien.
Et ça m'est arrivé aussi de disséminer parfois des anecdotes qui me sont arrivées, des boulettes ou des gaffes. Les gens qui me connaissent peuvent ricaner en les lisant, et moi aussi !
N : Quelle importance accordes-tu au style ? A-t-il pour toi une place primordiale, ou doit-il s'effacer, se faire discret pour ne pas prendre le pas sur l'intrigue ?
SD : En fait, quand j'écris, je n'y pense pas. Je sais que si les mots viennent tout seuls, sans que j'aie à les tirer un à un, le style a plus de chances de me plaire directement quand je me relirai. A contrario, si j'ai du mal à fairesortir les mots, je vais m'acharner pendant quelques chapitres (ou paragraphes) en espérant que ça se débloque, mais si ce n'est pas le cas, c'est que je me dirige vers une impasse et je préfèretout arrêter et effacer avant d'avoir perdu trop de temps. Sur le moment, je préfère laisser librecours à l'inspiration (quel grand mot !) pour ne pas la fairefuir, mais une fois le manuscrit achevé, il y aura une traque impitoyable envers les répétitions, les adverbes, les formulations alambiquées et les phrases de sept lignes de long comme j'ai tendance à en faire ! Il y a un temps pour chaque chose...
N : Penses-tu aux lecteurs, à leurs réactions, pendant que tu écris ?
SD : Ah non ! Je suis très égoïste : j'aime me faire rire quand j'écris, mais je n'aime pas penser aux autres. J'écris avant tout pour moi, parce que j'en ai envie, besoin, et une fois le texte fini, alors seulement je m'inquièterai de la réaction des lecteurs. Mais il faut d'abord que ça me plaise.
N : Appréhendes-tu les retours sur tes textes ? Est-ce qu'il arrive que des remarques influent en bien ou en mal sur l'idée que tu t'en faisais ?
SD : Non, je n'appréhende pas trop les retours. Enfin, si, je suis quand même impatiente de lire les critiques, et quand quelqu'un descend un de mes textes, ça fait mal. Mais si les arguments sont pertinents, j'essaie de les retenir. Plusieurs personnes m'ont fait des remarques similaires sur Changelins, du coup, j'essaie de corriger le tir ou de justifier mes choix, d'expliquer certaines situations peut-être trop improbables dans la suite pour que tout soit cohérent.
Ce qui m'a le plus blessée, c'est le jour où j'ai lu des commentaires désobligeants sur un texte... qui n'avait pas encore été publié ! Les gens s'étaient fait une opinion et critiquaient à partir de la quatrième de couverture. J'ai fulminé toute la soirée avant de me dire que ça me faisait de la pub, quand même, et que peut-être ils changeraient d'avis s'ils prenaient la peine de lire le texte.
N : Ca te fait quel effet, de voir ton livre, tout droit sorti de ta tête, matérialisé en un objet bien réel ?
SD : Ben, ça fait plaisir, quand même ! Et ça fait un peu peur. Je n'ai pas trop réalisé pour Changelins, la publication a été repoussée à plusieurs reprises à cause de problèmes techniques et, du coup, j'ai eu le temps de me faire à l'idée. Mais il n'empêche que le jour où des gens m'ont dit l'avoir acheté, ou le jour où j'en ai déposé un exemplaire au bureau pour mes collègues, j'ai eu la même impression que si j'étais toute nue sur une scène de théâtre, le texte en moins !
C'est effrayant, en fait. Comme si les gens allaient lire dans ma tête et juger ce qu'ils y trouvaient. C'est très personnel, un livre...
N : 2010 a été un peu ton année, avec la sortie de ton premier roman - Changelins aux éditions Black Book - et celle de ton essai - Bit-Lit ! aux Moutons Electriques -, mais ces deux parutions ne sont pas tes premiers pas dans la littérature... On a pu croiser ton nom à de nombreuses reprises au sommaire d'anthologies (Vampires aux éditions Glyphe, Les dames baroques aux éditions du Riez, Contes de villes et de fuséesaux éditions Ad Astra...). Comment vis-tu cette évolution ?
SD : Je n'ai pas réellement ressenti d'évolution. Changelins était censé être une nouvelle, à la base, et s'est tellement complexifié que ça a donné un roman. En fait, je crois que l'idée d'écrire un pavé me faisait peur, ça demande beaucoup d'engagement, de la constance, un scénario à toute épreuve... c'est du long terme et j'avais peur de ne pas être à la hauteur. Puis un jour, bien avant Changelins, je me suis aperçue que j'avais écrit plusieurs nouvelles traitant du même univers et parlant de personnages parents. J'en ai fait un recueil, qui a finalement évolué en roman. Il n'a toujours pas été publié (mais je ne désespère pas), mais ça m'a désinhibée du roman parce que j'ai réalisé que sans le vouloir vraiment, j'avais écrit un pavé. Depuis, je crois que je préfère ça ! De toute façon, j'ai toujours été très prolixe et le principal problème que je rencontre dans mes nouvelles, c'est de les maintenir justement au format de nouvelles, donc passer au roman s'est fait naturellement une fois que l'idée était assumée.
N : Donc tu n'avais pas prévu au départ de faire de Changelins une série ?
SD : Au début, je voulais en faire une nouvelle, mais quand j'ai vu la taille de "l'introduction" et tout ce que j'avais encore comme idée, alors oui, je suis passée directement du stade "nouvelle" au concept de "série".
N : Pourquoi ce titre, Changelins? Syrine serait-elle une enfant des fées élevée par des humains ?
SD : Pour le moment, il n'y a pas de fées ni d'elfes dans Changelins, mais c'est vrai que je suis partie de cette idée. J'ai essayé de donner une nouvelle vision des changelins en l'adaptant à notre société et à cet univers. Syrine a été élevée par des humains, mais elle se découvre des capacités qui ne sont pas humaines, et elle ne se sent pas à sa place parmi les hommes. D'ailleurs, elle est aux prises avec l'Ancienne, une entité qui n'est pas humaine non plus et avec laquelle elle va se découvrir un lien.
On en découvre plus dans le tome 2, mais sans dire qu'elle est une enfant des fées, il est clair qu'elle a une ascendance particulière et qu'elle est à la frontière des mondes, comme les changelins traditionnels.
N : Dans Bit-lit !, tu dis que la bit-lit française n'existe pas. Pourtant, dans ma petite tête, Changelins appartient clairement à ce genre... même si l'action ne se situe pas dans un contexte anglo-saxon, que tu fais une part plus discrète à la romance, et que tu multiplies les références à d'autres genres, notamment aux comics. L'irruption du fantastique dans la réalité, le sang, les morsures, tout ça mêlé au quotidien d'une héroïne très proche de nous, qui se débat avec sa colère, sa douleur, ses peurs, ses sentiments exacerbés... Tout ça colle pour moi vraiment à la bit-lit. Tu n'es pas d'accord ?
SD : Si, si... le problème, c'est que je n'ai pas conçu Changelins comme étant de la bit-lit, donc j'ai du mal à coller cette étiquette dessus. En plus, dans Bit-lit !, je n'allais quand même pas parler de mes propres écrits, ça ferait vraiment auteur égocentrique ! Je crois que Changelins contient en effet beaucoup d'éléments bit-lit, on ne peut pas baigner dans un genre sans être influencé. Mais il s'en démarque par de nombreux autres côtés. Par exemple, il n'y a aucun élément romantique, que ce soit du sexe, de l'histoire d'amour, de la romance, rien n'évoque Twilight, pas plus qu'Anita Blake. Et le côté policier, avec une enquête et une lutte contre des méchants qui veulent dominer le monde (ou semer le chaos) n'est que très schématisé. Je pense que Changelinsse rapproche plus de la fantasy urbaine que de la bit-lit. Mais comme la bit-lit est issue de la fantasy urbaine, on pourrait dire que Changelins est un petit frère de la bit-lit. Ou un cousin germain.
N : Ton style est très visuel. Es-tu attirée par une mise en forme de Changelins en bd ?
SD : Ce serait bien... j'adorerais ! Plein de gens m'ont posé la question, mais pour le moment, personne ne s'est proposé pour me faire de beaux dessins. Je dois vraiment avoir la réputation d'une auteur caractérielle qui dévorerait tout cru le pauvre dessinateur ! Mais ça me ferait vraiment plaisir, pourtant !
N : L'appel est lancé... :)
Dans ton roman, tu places Syrine dans des lieux que tu sembles bien connaître. Qu'est-ce qui a ta préférence : retranscrire l'atmosphère de lieux que tu as déjà visités ou en inventer d'autres de toute pièce ?
SD : Quand ce sont des endroits qui existent dans notre univers, je préfère les avoir visités. Une photo ou un guide touristique ne remplacera jamais le ressenti, le vécu et les petites anecdotes. Mais quand ce sont des endroits imaginaires, je fais l'inverse : j'essaie de les doter d'une apparence d'endroits réels, même si je n'y suis jamais allée, pour qu'ils évoquent quand même quelque chose au lecteur. Tout en y rajoutant une touche d'exotisme "alien".
N : Dis-nous... à partir de quand peut-on espérer lire la suite des aventures de Syrine ?
SD : Très bientôt ! Je suis en plein dedans et les idées se bousculent ! Je ne peux pas donner de date, tout dépendra ensuite de l'éditeur, mais ma partie, l'écriture, avance vraiment rapidement, j'ai passé le cap qui m'angoissait la semaine dernière (une scène difficile à écrire) et maintenant, ça roule comme sur des rails ! Ca roule même de façon un peu trop productive, j'ai déjà écrit un truc énorme, et je n'en suis pas encore à la moitié du synopsis !
N : La bit-lit - terme qui, nous apprends-tu, a été inventé en France - est un phénomène éditorial assez récent dans notre pays. J'ai donc été impressionnée par le recul que tu réussis à prendre sur le sujet. Alors dis-nous, comment est venue l'idée d'écrire sur la bit-lit ?
SD : Au début, ça a été une plaisanterie entre André-François Ruaud (le "berger en chef" des Moutons Electriques) et moi. J'adore les essais des Moutons et j'insistais pour qu'il en sorte un sur Buffy. L'idée le tentait, mais il m'a dit qu'il préfèrerait que ce soit sur la bit-lit en général, le genre le plus proche de Buffy, et comme il savait que j'adorais ça (j'en lis depuis très longtemps, surtout en VO), il m'a dit que si je voulais un essai sur le thème, je n'avais qu'à l'écrire. J'ai un peu ricané. C'était avant Noël, j'ai dit que j'y réfléchirai... et Noël est passé. Début janvier, il m'a demandé si j'avais pensé à un sommaire, et là, j'ai réalisé qu'il était tout à fait sérieux et j'ai commencé à paniquer. J'ai ressorti tous mes bouquins, j'ai noté des idées sur un bout de papier (en fait, un fichier sur ordi), et un mois après le projet était lancé avec un sommaire et beaucoup de signes !
Je ne remercierai jamais assez André d'avoir insisté pour que cette "idée en l'air" se concrétise !
N : Pour ton essai, d'autres auteurs t'ont apporté leur concours. Comment s'est passée la collaboration ?
SD : Ca s'est très bien passé, tout naturellement. C'était la première fois que je ne bossais pas toute seule dans mon coin (la première fois que j'écrivais un essai aussi), et les auteurs qui ont travaillé avec moi sur le sujet étaient déjà des vétérans dans le genre, ils m'ont beaucoup aidée.
N : Tu y fais un parallèle qui m'a beaucoup frappée entre la bit-lit et les romans de Jane Austen. Je dis frappée, parce que je n'avais jamais fait le rapprochement, mais c'est vrai qu'en général, quand on aime la bit-lit, on aime Jane Austen. Pour ceux qui n'ont pas lu l'essai, pourrais-tu nous expliquer ce parallèle ?
SD : Déjà, les points communs les plus frappants, c'est le côté féminin, voire féministe : dans Jane Austen, on parle principalement d'héroïnes, de femmes qui racontent elles-mêmes leur histoire, aux prises avec une société qui ne leur offre pas la possibilité de développer leur potentiel. Ensuite, il y a la critique de la société. La bit-lit comme les romans de Jane Austen montrent toujours un contexte où les comportements divergents sont réprouvés et où les héroïnes doivent se battre pour faire valoir leurs droits. Ça a aussi été le cas de la vie même de Jane Austen. Quand elle parlait du mariage pour les femmes, des problèmes de dot et de la nécessité de trouver un mari, elle parlait de son propre cas et de la frustration qui en découlait. Puis il y a la description de l'époque : c'est toujours des histoires contemporaines à l'auteur, qui décrit son quotidien, son environnement et son époque, dans tout son côté prosaïque. Les histoires d'amour (contrariées) sont omniprésentes dans les deux genres. Sans parler du faible de Jane Austen pour les romans gothiques, qu'elle a parodié dans Northanger Abbey, qui étaient à la mode à son époque, et que la bit-lit utilise aussi sous la forme du fantastique.
Il faudrait poser plutôt la question à Isabelle Ballester, qui est la véritable spécialiste du genre (c'est elle qui a écrit l'article sur Jane Austen dans Bit-lit !. Et elle a aussi écrit un essai sur cet auteur aux Moutons Electriques). Moi, je ne suis qu'une fervente lectrice bavarde.
N : Est-ce que tu as pris plaisir à écrire cet essai ? C'est, j'imagine, une forme qui nécessite plus de documentation que la fiction ; quelles sont les autres différences ?
SD : Le stress ? La conscience aiguë de ne pas être diplômée de lettres et de plonger à l'aveuglette dans un puits sans fond de problèmes ?
En fait, Bit-lit ! a été une grande aventure. C'était ma première commande, mon premier essai, mon premier travail d'équipe, puisqu'il a fallu organiser la collaboration avec d'autres participants. La documentation... ça n'a pas été le plus dur, je lis de la bit-lit depuis des années. Mais organiser tout ça, définir un axe, et surtout, écrire de façon plus méthodique, le tout dans un délai très serré (pour moi), ça a été une grande période de remise en question (et de crises existentielles quotidiennes !)...
Mais au final, quelle fierté ! Et oui, a posteriori, quel plaisir d'avoir relevé le défi et d'être parvenue à tenir les promesses ! Je ne pensais pas y arriver (merci d'ailleurs à André et Julien et mon chéri d'avoir su me ramasser à la petite cuillère à chaque fois que j'ai pensé jeter l'éponge) mais maintenant que c'est fait, je repense aux bons moments, aux phases d'écriture où tout coulait de source, aux séances photo, à la joie d'avoir bouclé une partie... c'était vraiment gratifiant !
N : Es-tu prête à renouveler l'expérience sur d'autres sujets ?
SD : Projet en cours ! Enfin, projet en cours de conception, je me donne un petit délai pour passer à la phase écriture, il faut d'abord que je termine le tome 2 de Changelins !
N : Tu nous présentes dans Bit-lit ! un beau panel d'oeuvres mettant en scène les créatures de la nuit. Dis-nous, pour quel vampire as-tu un petit faible ?
SD : Allez, je vais frapper un grand coup : Eric Northmann, dans True Blood ! J'adore l'acteur Alexander Skarsgard, et le personnage dans les romans est tout aussi séduisant et fascinant. Dans le même genre, je suis accro à Spike dans Buffy. Ce qui est bizarre, c'est que dans la réalité, je préfère les bruns ténébreux (de préférence les musiciens, pas vrai, chéri ?) plutôt que les beaux blondinets. Ça doit être le côté voyou...
Et en littérature, un vampirature favori...
Bones, dans la série Chasseuse de la nuit. Encore un blond (décoloré) voyou, motard, avec en plus l'accent et l'humour anglais (comme Spike).
N : Quels sont tes projets littéraires ? Maintenant que te voilà romancière, peut-on espérer te retrouver dans des anthologies ?
SD : Bien sûr ! Il va y avoir une anthologie aux éditions CDS, dirigée par Charlotte Bousquet, et deux autres chez Argemmios, dirigées par Nathalie Dau. J'ai d'autres nouvelles en soumission en ce moment, mais c'est vrai que j'ai plus de mal à écrire des nouvelles pour des appels à texte quand j'ai un roman en cours. Sinon, j'ai un joli texte (je ne dis pas ça pour me vanter mais parce que j'éprouve beaucoup d'affection pour cette nouvelle) qui va bientôt sortir dans le fanzine "Eclats de rêves", et un autre dans le prochain "Chemins de Traverses", un texte qui se déroule dans le désert, et dans le même univers que le premier roman que j'ai écrit et qui n'a jamais été publié. Comme il est toujours en soumission chez quelques éditeurs, je garde espoir que quelqu'un l'adoptera un jour...
Et sinon, hé bien, les projets du moment : Changelins 2, 360 000 signes au compteur et encore beaucoup de choses à dire, et un nouvel essai après ! Et plein d'idées pour des romans, des nouvelles, des romans graphiques, des sketches de théâtre... je manque de temps !
N : Merci Sophie pour m'avoir accordé un peu de ton temps précieux ! Le mot de la fin est pour toi...
SD : ... et comme pour la présentation, je sèche ! C'est horrible !
Bon allez, je me lance. Le mot de la fin : merci !
26 juillet 2010
Interview de Jérôme Bucy
Interview de Jérôme Bucy recueillie par Naolou à l'occasion de la sortie de La colonie des ténèbres (mai 2010 aux éditions Belfond).
Naolou : Bonjour Jérôme, merci d'avoir accepté de répondre à mes questions ! Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs des Chroniques de l'Imaginaire ? Etudes vétérinaires, maîtrise en pharmacologie, licence d'histoire... Qu'est-ce qui, dans votre parcours, vous a amené à l'écriture ?
Jérôme Bucy : La lecture au départ. Tout simplement. Le plaisir de pouvoir plonger dans des univers de fiction qui me chahutaient ou me troublaient, mais dans lesquels je me sentais bien. Puis l'envie à mon tour de créer des histoires, des personnages, et de plonger un peu plus loin dans cet univers fictif... et plus longtemps. L'écriture d'un roman nécessite beaucoup de temps, des années durant lesquelles la fiction est omniprésente, les personnages à vos côtés. C'est étrange et plaisant. Jouer avec le lecteur aussi. Le polar a un côté ludique. Pour répondre plus précisément à votre question, c'est agréable également de partager ses passions, l'étude de la psychologie ou de l'histoire. Au fil du temps, s'est greffée peu à peu une meilleure maîtrise des mots. Je l'espère en tout cas. Et la façon d'exprimer ce que ressentent les personnages, leurs dialogues, le travail sur les mots, me procurent maintenant autant de satisfactions que la création de l'histoire elle-même.
N : Quelles sont vos influences littéraires ? Qu'aimez-vous lire ?
JB : Mes attentes en lecture ? Plutôt les écritures nerveuses, les phrases courtes, les dialogues ciselés. Les longs développements et les verbiages pompeux me tombent des mains. En ce qui concerne les personnages, les êtres insolites me touchent plus. C'est lorsqu'ils sont étranges, ne suivent pas la norme, que je les trouve attachants, que j'ai envie de les suivre. Ou mieux, des personnages ordinaires confrontés à des expériences extraordinaires, dans lesquelles ils vont se révéler. Le descriptif des évènements du quotidien ne m'intéresse pas. Rien de pire pour moi qu'un polar prétexte à de longues descriptions de la vie de tous les jours ou même tous les détails d'une relation amoureuse. J'aime que l'environnement dans lequel se déroule l'action soit particulier, surprenant, étrange. Pesant, oppressant, étouffant... j'adore !
Mes influences ? Je ne sais pas. Mais j'admire beaucoup Serge Brussolo.
N : Quel a été votre parcours d'écrivain ? Avez-vous éprouvé des difficultés à faire éditer votre premier manuscrit ?
JB : Non. En fait, le premier manuscrit, envoyé par la poste, a été lu rapidement, et j'ai été contacté sous dix jours par mon premier éditeur. Mais c'est vrai que j'avais sélectionné au préalable les maisons d'édition susceptibles d'être intéressées par mon univers. J'ai donc envoyé peu de manuscrits, mais en tentant de soigner la présentation, et de personnaliser les courriers.
N : Dans quelles circonstances êtes-vous passé de Liv'éditions aux éditions Belfond ?
JB : Je voulais bénéficier d'une diffusion plus large en librairie, mais dans une maison d'éditions qui me permette de conserver la proximité et les qualités humaines que j'avais connues chez Liv. Belfond s'inscrit totalement dans cette ligne là. Je leur ai envoyé un manuscrit (La chambre d'ambre) par la poste, ainsi qu'à quelques autres, et un court CV. J'ai reçu trois réponses positives. Mais c'est avec la directrice littéraire de Belfond que le courant est le mieux passé.
N : Votre nouveau roman, La colonie des ténèbres, est sorti en mai 2010 aux éditions Belfond. Comment le résumeriez-vous ?
JB : Berlin en 62, après la construction du mur : des meurtres commis sous les yeux d'enfants profondément traumatisés, incapables de témoigner, et maintenus sous le contrôle de la police politique, la Stasi. Paris, de nos jours : un jeune homme passionné par l'environnement et la protection des chauves-souris, embauché pour la protection du réseau informatique de l'un des leaders mondiaux de la chimie. Et entre les deux, une jeune femme fragile, étrange, qui espionne les conversations dans les confessionnaux, et va permettre de nouer les fils des deux histoires.
N : Pourquoi avoir fait des chauves-souris un personnage à part entière de l'intrigue ?
JB : Les chauves-souris sont des acteurs à part entière, car elles illustrent les thèmes du roman (environnement, pollution, insecticide). Elles font partie des espèces sauvages exposées aux polluants. De plus, les chauves-souris peuvent être mises en scène de façon très visuelle ou cinématographique. Enfin, pour tenter de rendre plus sympathique ces animaux qui tuent chaque nuit de grandes quantités d'insectes nuisibles, font le Bien à notre insu, mais sont affublés de la marque du Mal. A cause de leur apparence, très certainement, mais sans aucun fondement scientifique. D'ailleurs, scientifiquement parlant, ces animaux sont extrêmement intéressants. Leur mode de vie en colonie, leur mode de reproduction, et surtout leur mode de déplacement par écholocation (émission-réception d'ultrasons) prouvent leur haut niveau de technicité sous format miniature. Cette fracture entre l'image que ces animaux renvoient sur des bases non rationnelles, et leur réalité technologiques, m'intriguait.
N : Les personnages principaux de votre dernier roman sont très bien construits. Comment procédez-vous ? Partez-vous de la réalité, de personnes de votre entourage, ou les inventez-vous de toute pièce ?
JB : Inventés de toute pièce, avec parfois quelques détails empruntés à mon entourage. Mais c'est plutôt rare. Je préfère que le caractère de mes personnages se forge au fil des pages, si possible sans même que je le réalise vraiment. Comme s'ils étaient animés d'une vie propre.
N : Vos personnages ont souvent vécu des traumatismes profonds dont ils cherchent à se relever. Les thèmes de la résilience et du déterminisme semblent vous tenir à coeur ?
JB : En fait, les héros sûrs d'eux et de leurs choix ne m'intéressent pas, sauf lorsqu'ils trébuchent et commencent à s'interroger. Reconnaître son insignifiance ou ses failles, cela révèle souvent une fracture passée. Une fragilité, une difficulté personnelle non résolue, qu'on a envie d'étudier. Parfois, déterminisme et résilience sont au bout du chemin. Parfois non. Tout cela mérite que l'on s'y attarde.
N : Certains points du livre demeurent dans l'ombre - notamment les relations entre les personnages principaux. Avez-vous prévu de remettre en scène ces mêmes personnages ?
JB : Non. Seule la clarification de l'intrigue était de mon ressort. Maintenant, aux personnages de vivre leur propre aventure dans l'esprit du lecteur, mais sans moi. Leurs relations futures seront ce que chacun voudra en faire sur la base de ce qu'il a ressenti durant la lecture du roman.
N : Les intrigues de La chambre d'ambre et de La colonie des ténèbres prennent leurs racines dans l'histoire de l'Allemagne. Pourquoi ce pays et ces époques en particulier ?
JB : Je suis né en août 61, alors même qu'était mis en place le mur de Berlin. Difficile dans ces conditions de ne pas ressentir de la curiosité, voire une certaine forme de fascination pour cette ville à cette époque. Ma construction personnelle en France, au sein d'une famille heureuse, était contemporaine de celle d'un mur qui brisa tant de vies. Les destins familiaux basculèrent, chacun suivant sa voie, très différente selon le côté du mur. Au-delà de Berlin, l'Allemagne m'intéresse également car je suis originaire du Nord de la France, mon grand-père paternel a été fusillé par les Allemands en 45, j'en ai beaucoup entendu étant enfant. Difficile d'oublier tout ça. Mais aujourd'hui, je ressens un fort attachement pour ce pays et pour ce peuple qui a beaucoup souffert de la guerre, pour des raisons identiques aux nôtres, finalement.
N : Dans vos deux derniers romans, vous offrez au lecteur des dénouements assez spectaculaires. Est-ce le genre de fin que vous appréciez en tant que lecteur ? Cherchez-vous absolument à surprendre, ou ces retournements de situations vous viennent-ils naturellement ?
JB : C'est effectivement le type de dénouement que j'apprécie. Je n'initie d'ailleurs l'écriture d'un livre que lorsque l'épilogue me semble tenir la route.
N : Merci Jérôme pour votre disponibilité. Je vous laisse le mot de la fin ?
JB : In my end is my beginning ! Extrait de La nuit qui ne finit pas, un roman d'Agatha Christie que j'affectionne (j'affectionne Agatha et le roman). J'aime l'idée de ce qui ne se termine jamais totalement, ou même renaît de ses cendres... L'idée aussi que certaines choses sont écrites depuis le début, l'enfance, et expliquent tous nos choix futurs. C'est terrible, mais cela donne envie de chercher et de comprendre.
Merci.
17 mars 2010
Interview de Sire Cédric

Sire Cédric est l'auteur de Déchirures, Angemort, Dreamworld et L'enfant des cimetières. Son nouveau roman, De fièvre et de sang, sort aujourd'hui aux éditions Le Pré aux Clercs.
Comme promis il y a quelques semaines, voici l'interview réalisée à l'occasion de cette sortie.
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Naolou : Entre tes précédents écrits et L'enfant des cimetières, on a pu noter une évolution dans ton écriture, mais aussi un changement de genre : tu es passé, avec succès, au polar. L'enfant des cimetières est aussi le premier de tes livres à être publié par une prestigieuse maison d'éditions. Depuis quelques mois, on peut même trouver ton roman sur les tables de France Loisirs ! Comment cette évolution a-t-elle été accueillie par tes lecteurs ? As-tu vu s'élargir ton public ?
Sire Cédric : Les lecteurs semblent avoir suivi, oui, donc tout se passe plutôt bien ! (Rires.) Mais c'est vrai que L'enfant des cimetières a constitué une étape importante pour moi. De nombreux lecteurs m'ont découvert grâce à ce roman.
Naolou : Tu as reçu le Prix Merlin pour Angemort en 2007 et voilà que L'enfant des cimetières vient d'obtenir le Prix Graham Masterton. Quel effet ça te fait, de voir ton travail reconnu à la fois par les lecteurs et par les professionnels ?
Sire Cédric : Je me dis que j'ai une chance incroyable ! (Rires.) Mais c'est le bonheur absolu, bien sûr. Je vis mes rêves de gosse. Aussi simple que ça.
Naolou : Ton nouveau roman De fièvre et de sang sort aujourd'hui aux éditions Le Pré aux Clercs. Comment le résumerais-tu ?
Sire Cédric : C'est un thriller. On y fait la connaissance d'une flic albinos, Eva Svärta, spécialisée en profilage et obsédée par les tueurs en série les plus tordus. Elle oscille entre les ténèbres de son passé et les questions sans réponses de son présent, et l'enquête qu'elle est amenée à entreprendre va faire ressurgir ses pires cauchemars d'enfant.
Naolou : Un an est passé entre la parution de L'enfant des cimetières et celle de De fièvre et de sang. L'idée d'une suite s'est-elle rapidement imposée ? Comment s'est déroulée la rédaction ?
Sire Cédric : A l'origine, De fièvre et de sang puise ses racines dans une nouvelle intitulée "A-R-T", écrite pour un magazine. C'était il y a deux ans environ. Eva Svärta y apparaissait pour la première fois. Depuis, elle n'a pas voulu me quitter. Elle s'est installée dans un coin de ma tête, durant l'écriture de L'enfant des cimetières, attendant son tour. Je suis donc passé assez vite à ce nouveau livre, car tout était déjà prêt en moi. Comme un petit torrent, qui poussait et se tordait pour sortir de moi et noircir les pages.
Naolou : Tu mets à nouveau en scène le commandant Vauvert, personnage secondaire de L'enfant des cimetières. Pourquoi avoir choisi de développer ce personnage plutôt qu'un autre ?
Sire Cédric : Parce qu'il s'est produit, avec lui, sensiblement le même phénomène. Alors que j'écrivais L'enfant des cimetières, je me suis énormément attaché à ce personnage. Le retrouver dans une nouvelle aventure, où il serait au premier plan, cela m'a paru tout naturel. De plus, j'avoue qu'il me tardait de le présenter à Svärta, pour voir quelles étincelles pouvaient en résulter. Ils sont, tous les deux, très différents dans leurs névroses et très semblables dans leur fond. Leur rencontre était inévitable.
Naolou : Penses-tu lui consacrer d'autres livres ?
Sire Cédric : A Vauvert ? Je le pense, oui. Il y a encore beaucoup à dire sur lui.
Naolou : L'année dernière, on avait déjà discuté de l'aspect visuel très présent dans tes œuvres. Cette impression se renforce avec De fièvre et de sang, si bien que j'ai le sentiment d'avoir véritablement "vu" certaines scènes du livre. Tu écris comme tu pourrais dessiner ou peindre. Imagines-tu voir une de tes œuvres adaptées en bd ou en film ?
Sire Cédric : Tu sais, ce sont les réalisateurs qui décident ! Quand un livre leur a plu, ils peuvent choisir de l'adapter. L'auteur n'a pas vraiment son mot à dire dans ce choix. Mais, cela étant dit, voir son travail adapté au cinéma est le fantasme de tout auteur, bien sûr.
Naolou : Tu exprimes si bien la terreur de tes personnages qu'elle se communique au lecteur de manière viscérale, presque physique. Comment réussis-tu ce petit miracle ? Pour la décrire si bien, cette terreur irraisonnée, l'as-tu déjà ressentie ?
Sire Cédric : Quand j'écris, j'ai tendance à ressentir tout ce que vivent les personnages, oui. C'est parce qu'ils sont nés de mes tripes, de mes propres fantômes. Leurs émotions, leurs terreurs, ce sont les miennes, que je vais chercher tout au fond de moi. On est à mi-chemin entre l'exorcisme et la thérapie. Maintenant tu peux appeler les hommes en blouse blanche. (Rires.)
Naolou : Pour une fois - la première il me semble - on note l'absence de citations musicales en début et fin de livre ? As-tu arrêté d'écrire en musique ?
Sire Cédric : Non, bien sûr. J'écris toujours en musique. Cela m'aide à me concentrer. Et, d'ailleurs, les premiers mots de ce roman, la première chose que j'avais griffonnée sur mon calepin, étaient des paroles tirés du morceau See you in Hell, du groupe Suicide Commando, que j'étais en train d'écouter à cet instant-là. "Rendez-vous en Enfer... Je suis sûr qu'on se retrouvera... En Enfer..." Cette citation était censée figurer en ouverture du roman. Mais, au fil de l'écriture, une centaine de page plus loin environ, mes personnages arrivent sur une scène de crime. Le commandant Svärta appuie sur la touche d'une stéréo, afin de connaître la musique que la victime écoutait, et c'est précisément ce morceau de Suicide Commando qui s'échappe des enceintes. Il m'a semblé tout naturel d'insérer des paroles à cet endroit, où elles participent de manière dynamique à l'histoire, et de les retirer de l'exergue. A la place, pour débuter le livre, j'ai choisi une phrase tirée du film Candyman de Clive Barker.
Naolou : Dans De fièvre et de sang, on découvre une description hallucinante d'énergie d'un concert de Moonspell. Tu es, il me semble, un grand fan de ce groupe. Trouves-tu important de mêler à tes fictions des références à ta réalité ? Est-ce une manière de mettre le doigt sur la frontière mince entre ce qu'on vit et ce qu'on imagine, ce qu'on crée, ce qu'on croit ?
Sire Cédric : Précisément ! Pour moi, la vie est infiniment plus complexe que les seules choses qu'on voit. Tout ce qu'on ressent, et tout ce qu'on imagine, par exemple, participe au réel de manière tout aussi importante. J'aime regarder la réalité brute et y voir... autre chose. Quelque chose de légèrement différent, une infime variation parfois, ou bien une vraie distorsion, mais qui pourrait être. Quelque chose qui est peut-être vraiment là, d'ailleurs. Qui sait ? Et c'est justement la raison qui m'a poussé à placer ce groupe, Moonspell, dans le roman. Ils sont vraiment hallucinants, en concert, ils arrivent à tordre la réalité pour te laisser effleurer autre chose. Je les avais vus jouer moins d'une semaine auparavant, je n'ai donc eu aucun mal à reproduire l'énergie de leur concert tel que je l'avais vécu, tel qu'on pourrait le fantasmer... et cela a donné cette fameuse scène dans le club.
Naolou : Tu lies l'intrigue de De fièvre et de sang à Erszébeth Bathory, la "comtesse sanglante" hongroise [première tueuse en série de l'histoire, on l'accusait de vider ses victimes de leur sang pour le boire ou s'y baigner, cherchant ainsi à s'attirer beauté et vie éternelle ; elle a inspiré Joseph Sheridan Le Fanu pour sa nouvelle Carmilla, premier vampire féminin de la littérature] mais aussi à Dracula (omniprésence des loups, personnage de Renfield). Voulais-tu faire un clin d'œil à la "déferlante vampire" qui envahit les écrans de cinéma et la littérature adolescente ?
Sire Cédric : La vérité, c'est que le personnage de Bathory m'a toujours fasciné. C'est la plus importante tueuse en série que l'histoire ait connu, avec plus de 350 victimes à son actif. Elle incarne tout le mystère, toute l'ambigüité sexuelle, tous les désirs et les peurs innées de l'âme humaine. Elle demeure la figure vampirique par excellence. Au fond, De fièvre et de sang est une vraie histoire vampirique. Tous les élements qui constituent le roman, que ce soit l'obsession de la jeunesse, les rites du peuple dace, la magie des miroirs, les croyances autour des loups meneurs d'âmes, jusqu'au morceau que joue Moonspell dans la scène qu'on vient d'évoquer, et qui s'intitule Vampiria, tout cela revient toujours au mythe du démon buveur de sang. Je l'exprime simplement à ma façon.
Naolou : De fièvre et de sang m'a fait penser aux bd de Pascal Croci parues aux éditions Emmanuel Proust (le diptyque Dracula et surtout Elizabeth Bàthory). On y retrouve l'omniprésence des loups, des ombres, et un goût prononcé pour l'esthétisme, l'érotisme et le sang. Ces bd t'ont-elles inspiré ?
Sire Cédric : Je suis un grand admirateur du travail de Croci. Je dois posséder tous ses albums ! Je ne sais pas si ses illustrations m'ont inspiré, à un niveau inconscient - et peut-être bien après tout - en tout cas elles font partie de mes références en matière d'esthétique, c'est évident.
Naolou : Dans De fièvre et de sang, on croise à nouveau un couple de jumelles. C'est un thème que tu avais déjà abordé dans "Sisters" (in Déchirures, paru en 2005 aux éditions Nuit d'avril). La gémellité t'inspire ?
Sire Cédric : Le thème du double me fascine et m'effraie à la fois. Dans "Sisters", les deux sœurs jumelles étaient deux opposés, la pureté naïve d'un côté et la perversion manipulatrice de l'autre. Mais, dans le roman, cette gémellité revêt une forme très différente. Elle représente le lien, en miroir, entre le passé et le présent, les blessures et leur guérison.
Naolou : Le personnage d'Eva a vécu, enfant, une expérience traumatisante, qui se répercute sur sa vie d'adulte. L'innocence brisée, maltraitée, voilà un autre thème récurrent dans tes oeuvres. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?
Sire Cédric : Cela me semble simple. Ce sont toutes nos blessures qui font de nous les personnes que nous sommes, non ? Nous avons, tous et toutes, nos plaies secrètes. Dans le roman, on rencontre certains personnages qui essaient de les cacher, ces blessures, et d'autres encore qui s'efforcent de les guérir. Parfois ces blessures sont dramatiques, et certains de ces personnages se laissent absorber dans leurs propres abysses, jusqu'à devenir des tueurs sanguinaires. Alors que d'autres, au contraire, continuent de lutter de toutes leurs forces pour ne pas succomber au murmure des ombres. Eva Svärta est une de ces personnes. Elle ne sait pas comment effacer son passé traumatisant, et elle s'est entourée de toute une armure, vis-à-vis des hommes notamment, pour ne pas laisser filtrer ses failles béantes, mais elle reste pourtant debout. Elle continue de lutter. C'est une guerrière, et une survivante. C'est pour cela qu'elle est devenue flic. Pour empêcher que les autres souffrent autant qu'elle a souffert.
Naolou : Tu as écrit deux recueils de nouvelles, et De fièvre et de sang est ton troisième roman. Dans quelle forme te sens-tu le plus à l'aise ?
Sire Cédric : Les deux exercices me plaisent, mais c'est vrai qu'il faut une certaine longueur pour pouvoir raconter une vraie histoire, pour développer correctement les personnages, leur passé, leurs émotions, leurs choix et tout ce qui en découle. Le roman est un excellent format pour ça.
Naolou : Ton second recueil, Dreamworld, a été réédité par le Pré aux Clercs en novembre 2009. Une réédition de Déchirures est-elle aussi en projet ?
Sire Cédric : Oui. Déchirures ressortira en novembre 2010.
Naolou : Tu as récemment traduit et présenté L'art de la fantasy gothique (paru en octobre 2009 au Pré aux Clercs). On y découvre un impressionnant panel de la création artistique gothique. Que t'a apporté ce nouveau projet ? Le travail de quels artistes apprécies-tu particulièrement ?
Sire Cédric : J'ai adoré travailler sur cet artbook car, précisément, il m'a permis de découvrir des artistes que je ne connaissais pas jusque là et dont l'univers me parle beaucoup. C'est le cas de Xiao-chen Fu, par exemple.
Naolou : On te connait également comme vocaliste du groupe Angelizer. Veux-tu parler un peu de ta musique ?
Sire Cédric : Un peu, si tu veux. Mais attention, Angelizer est un groupe de death metal, ce n'est pas un style qui plaît à tout le monde. (Rires.) En fait, c'est une musique très rock'n'roll, pleine d'énergie, de rugissements, de saturation et de furieuses mélodies. C'est un défouloir créatif très important pour moi, pour ne pas perdre mon âme d'enfant ! Nous entrons en studio début avril pour enregistrer une dizaine de titres. Cet album devrait normalement sortir à la fin de l'année.
Naolou : Écrivain, musicien, traducteur... Comment parviens-tu à gérer ton temps ?
Sire Cédric : Je fais simplement les choses que j'ai envie de faire, au moment où j'en ai envie, et au final tout se passe plutôt bien.
Naolou : Trouves-tu toujours le temps de lire ? Si oui, quel livre lis-tu en ce moment ?
Sire Cédric : Oh, oui, bien sûr. Avant d'être un auteur, je suis avant tout un gros lecteur, un "fan" comme on dit. Je lis tous les jours, autant que je peux - et pourtant ce n'est pas encore assez pour dévorer tout ce qui sort ! Ces jours-ci, je lis Fred Vargas.
Naolou : Quel est, pour toi, le livre idéal ?
Sire Cédric : Le livre de sable, bien sûr ! (Rires.)
Naolou : Un mot sur tes projets littéraires ?
Sire Cédric : Suspense...
Naolou : Merci d'avoir répondu à nouveau présent pour cette interview !
Sire Cédric : Mais de rien, c'est moi qui te remercie !
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N'oubliez pas que vous pourrez rencontrer Sire Cédric au Salon du livre de Paris entre le 27 mars. Profitez-en pour acheter son nouveau roman, vous ne le regretterez pas !

